Corps d'à côté

Mémoire DNSEP
GERCARA Mickaël Brandon Bruce
Session 2018/2019

Ce mémoire propose deux formes de discours, la première est une version écrite, la deuxième est une version vidéo. Il faut savoir que les deux formes se complètent, et peuvent être consultées dans l’ordre souhaité.

Sommaire

Introduction

Je suis pédé, versatile et « Zoréole »1Métissage entre créole et français habitant à La Réunion et ayant des croyances religieuses malgaches et comoriennes. Issu d’une mère française « de souche » et d’un père Réunionnais (à la croisée des ethnicités malgaches, arabes, comoriennes et indiennes), voici comment je peux vous introduire et vous situer dans ce mémoire.
J’ai mené et je mène toujours une recherche autour du genre et j’ai tenté d’exhumer ses problématiques idéologiques, politiques et sociales. J’ai abordé la question de l’homosexualité en début de cursus, c’est plus tard que j’ai mené une recherche plus éclectique : Les théories de genre, queer, postcoloniale et féministe me stimulent, à l’instar des personnalités telles qu’Elsa DORLIN, Monique WITTIG et Mariah CAREY.
C’est pendant un séjour à Bruxelles, qui fut alors mon premier séjour hors de l’île de La Réunion, que j’ai pu témoigner de l’importance de mon identité ethnique. C’est évidemment grâce à ce recul que je pense aujourd’hui ma production avec mon contexte local. Cette mise à distance a pu me révéler que j’ai pu établir une recherche occidentalocentrée en oubliant mon corps et ce qui m’entoure. J’essaie principalement de proposer un travail engagé, de temps en temps activiste ; en travaillant sur les problématiques liées aux corps marginalisés : Plus précisément autour de la communauté LGBTQQPI2SAA+2Lesbienne, Gay, transgenre, queer, questionning, Pansexuel, Intersexuel , Two-spirit, Asexuel, allié (définitions dans le lexique).
Dès lors, avant de produire, je commence toujours par me demander comment je peux faire écho avec le reste du monde. Comment mon identité se forme-t-elle et se travestit-elle dans différents espaces ?
Comment intervient la notion de l’intersectionnalité3Concept visant à relever la pluralité des discriminations à l’île de La Réunion ? Comment re-penser les genres et les sexualités dans son territoire ?
Quelles places peuvent prendre les discours féministes, queer, postcoloniaux dans l’oeuvre ? De quelles manières les pratiques plastiques peuvent-elles se mêler à la sociologie, à la philosophie, aux savoirs ? Dans quelles mesures l’art et la recherche peuvent-ils devenir des outils de l’émancipation queer ?

Pour répondre plastiquement à mon questionnement, je suis passé par de multiples médiums : la performance, la céramique, la vidéo, la photographie, le volume, l’installation, le dessin et la broderie. Je me permets de m’influencer de plasticiens tels que Myriam OMAR AWADI, Pascal LIÈVRE et Samuel FOSSO ; des commissaires d’exposition et des critiques d’art tels que Julie CRENN et Christine EYENNE. Mais aussi des sociologues, des psychanalystes ou encore des politologues tels qu’Elsa DORLIN, Françoise VERGÈS ou même de Donna HARAWAY.

Ma production cible bien évidemment les minorités sexuelles, mais aussi et par-dessus tout ceux qui font que ces minorités existent. Par conséquent, même si exposer dans une galerie d’art est intéressant pour répondre à certaines notions, afin de toucher les personnes qui ne sont pas forcément averties à l’art, j’aime proposer des pièces dans des espaces moins conventionnels et plus inclusifs tels que des performances politiques dans des coins de rue ou même dans des bars. L’idée est bien d’exhumer les problématiques liées aux minorités sexuelles et susciter le questionnement à ceux qui ne se sentent pas forcément concernés, en passant par la transgression et la provocation. J’y mets mes déboires, ma mélancolie, ma virilité, ma masculinité, ma féminité, ma sexualité.

Aujourd’hui ma pratique se situe entre art et politique, entre art et recherche. J’essaie de tirer du bout d’une ficelle des pensées théoriques et des pratiques plastiques. Je tente de donner chair à ce que je lis et en m’adressant à tous les corps.

Avant de nous lancer dans le développement de ce mémoire, je pense qu’il est bon de vous donner d’entrée mon approche sur certains mots-clés. J’espère qu’ils vous permettront d’être au plus près de mon raisonnement.

Queer : Queer équivaut en premier lieux à l’étrange, par extension il est utilisé pour désigner l’ensemble des minorités sexuelles et de genres. À mon sens, il ne faudrait pas faire de ce terme une traduction figée, il faudrait aussi l’utiliser pour désigner toute la pluralité des corps, dont les personnes hétérosexuelles et cisgenres acceptant cette diversité.

Racisation : Je rejoins ici le discours de Françoise VERGÈS qui nous éclaircit sur sa vision du mot « race » dès l’introduction de son livre Le ventre des femmes. « Racisé, racisé, racisation, racialisé, racialisation : si bien évidemment, la « race » n’existe pas, des groupes et des individus font l’objet d’une « racisation », c'est-à-dire d’une construction sociale discriminante, marquée du négatif, à travers l’histoire. Les processus de racisation sont les différents dispositifs -juridiques, culturels, sociaux, politiques –par lesquels des personnes et des groupes sont étiquetés et stigmatisés.
Racisée/racisé n’est donc pas une notion descriptive mais analytique. La racisation, couplée avec le genre et la classe, produit des formes spécifiques d’exclusion. L’esclavage colonial joue un rôle crucial dans les processus de racisation, dans la mesure où il faut justifier le fait que tous les esclaves sont des Africains noirs et les propriétaires d’esclaves, des Blancs »

Intersectionnalité : une notion employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société.

Chapitre I : Savoir et art comme moyens d'émancipation

1. La nécessité des théories et productions plastiques féministes universalistes.

Il faudrait peut-être voir les études de genres, de Queer et du féminisme comme plusieurs couches de recherche. Il nous a fallu intégrer un certain nombre d’idées pour penser aujourd’hui le postféminisme ; Il nous a été nécessaire d’avoir lu Simone de BEAUVOIR pour comprendre que le genre est une construction culturelle et non pas innée. Elle nous livre une vraie réflexion sur la dualisation hiérarchique des sexes dans son ouvrage Le Deuxième sexe. Elle nous permet de comprendre que le phallocentrisme4Tendance à tout ramener à la symbolique du phallus appuie la soumission des femmes, et est un système institutionnalisé de pouvoir politique, social, scientifique, intellectuel, culturel et sexuel. Elle explique que cette pensée phallocentrique aliène les femmes, mais on comprendra plus tard qu’elle aliène d’autres corps, tels que les minorités sexuelles. À l’heure où les textes révolutionnaires de l’auteure sont publiés (en 1949, donc peu temps après que la femme soit considérée comme un civil, grâce à son droit de vote en 1944), il a fallu un peu plus de 25 ans pour que l’avortement soit un droit. Une étape qui va raccourcir un peu plus les inégalités hommes/femmes.
Du coté du monde de l’art nous pouvons considérer Cindy SHERMAN comme la Simone de BEAUVOIR des plasticiens, et je le pense même s’il y a plusieurs années d’écart entre elles deux et leurs propositions. Cindy SHERMAN présente de merveilleux clichés à l’image des rôles assignés à la femme américaine moyenne des années 1960-1970. Dans sa série photographique Untitled Film Stills, elle joue des stéréotypes de la star américaine comblée qui accepte sa soumission, pour critiquer une société contemporaine caractérisée par la mise en scène.

Cindy SHERMAN, Untitled Film Stills #84, 1977-80

Comprenons que la construction du modèle de la femme commence dès la naissance, dans l’espace privé, l’espace familial. Dans le même ordre d’idées, Judith BUTLER nous parle en 1990 du concept de performativité du genre. Elle rejoint les discours de Simone de BEAUVOIR sur la construction de nos identités sexuelles à propos de l’imitation du genre. Elle défend l’idée que la performativité doit remplacer l’essence pour avoir une vision plus juste de la nature de nos identités. On n’est pas un homme mais on fait l’homme; faire l’homme ou faire la femme c’est un effort à mettre en oeuvre pour nous conformer. Nos actes sont performatifs, ils sont joués.
Un propos que j’ai tenté de soulever dans ma performance / installation intitulée I can’t live without you.

I can’t live without you, performance-installation, dimensions variables, 2017-2019

Mimer la figure de la chanteuse, ici Mariah CAREY, amène un certain « pathétisme » dans la distance entre le référent et le référé. La figure du travesti, et de la pop star, sont de bons exemples au sujet de la performance du genre; Il est ici question de rejouer les mécanismes culturels préfabriqués, mis en échec dans cette performance. Nous aurons l’occasion de développer l’explication de cette performance dans une autre partie de ce mémoire, mais il est ici important de souligner le caractère théâtral du genre soulevé dans cette production. Nos corps sont constamment en spectacle face à autrui et se régulent selon les sphères, qu’elles soient privée ou publique.

Les avancées de la pensée des féministes de l’époque ont permis d’intégrer une certaine conscientisation. Mais toute la pensée autour de l’hétéronormativité nous donne une nouvelle dimension du féminisme, et est déjà un peu plus inclusive. La pensée hétérosexuelle, définie comme un régime politique par Monique WITTIG, nous présente les véritables failles de nos sociétés. La théoricienne féministe radicaliste finit son essai par la présente citation « Les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Cette phrase illustre à mon avis la plus grande faille du système hétéronormatif. Cette pensée oppressive ne laisse pas la place aux diversités, notamment à la diversité sexuelle. Nous avons eu cette tendance à définir l’humain dans une représentation figée en clivant tous ceux qui s’opposent à cette aliénation. Dans son essai, La Pensée straight, Monique WITTIG nous démontre que la mentalité hétérosexiste forme des lois générales qui valent pour toutes les sociétés et époques. L’hétérosexualité c’est finalement l’injonction à vivre une sexualité avec un partenaire du sexe opposé, c’est l’injonction à procréer, l’injonction à la monogamie contrôlée par une institution juridique. Il faut ajouter que l’hétérosexualité se présente comme l’unique et véritable sexualité, jusqu’à rendre les autres formes de sexualités marginales. C’est à l’instar de l’ouvrage La pensée straight, que j’ai pu créer un parti politique appelé PD – Pour Demain.

PD-Pour Demain, affiche, dimensions variables, 2016

Cette production est un projet politique qui se réapproprie de façon positive l’insulte « PD », elle en devient une force, une force politique. Ce projet met en scène des meetings, des séances de dédicaces, clip de campagne, des affiches, des voitures sonores ... Une dizaine de meeting visible sur la chaîne youtube : PD- Pour Demain. Ce parti est une sorte d’activisme en utilisant la forme du discours politique afin de dénoncer notre société hétéronormé ; une production qui veut s’ouvrir aux personnes en marge de notre société patriarcale.

Monique WITTIG avait déjà amené, dans les années 90, de réelles solutions pour sortir du régime autoritaire hétérosexuel en proposant d’ouvrir les dichotomies telles qu’homme/ femme, mâle/femelle, actif/passif, hétérosexuel/homosexuel. Pourtant les questions mises en exergue ne sont définitivement pas réglées à l’heure d’aujourd’hui. Les hommes, les femmes, les corps sociaux continuent à s’enfermer dans les vieilles idées du genre ; et nous en sommes à devoir répéter les vieilles avancées du féminisme, qui ont tendance à s’oublier avec le temps.
Les récents événements se succèdent et ouvrent une crise politique, sexuelle et institutionnelle majeure avec l’affaire WEINSTEIN, la manif pour tous, les élections de présidents ouvertement homophobes et sexistes tels que Jair BOLSORANO et Donald TRUMP. La révolution sexuelle des années 70 n’a donc jamais fini et elle est loin d’être terminée. En 2017 l’affaire WEINSTEIN révèle publiquement les agressions, les harcèlements sexuelles et viols portés par l’une des personnalités les plus influentes de l’industrie du cinéma Hollywoodien, Harvey Weistein. Cette affaire aura un impact international ; de nombreuses victimes se solidarisent avec le #BalanceTonPorc et #Metoo. Nous avons vu un grand mouvement d’agitation sur les réseaux sociaux, un moyen puissant de visibilisation des violences sexuelles. Ce qu’exprime cette monté de réaction, c’est une critique de la masculinité et de sa domination.
Et au même titre la question de la virilité, qui consiste à poser la supériorité du sexe masculin sur le sexe féminin, pose problème. La virilité est définie dans les dictionnaires comme :

Olivia GAZALE, auteure de l’ouvrage du Mythe de la virilité publié en 2017, nous livre que la virilité n’appartient qu’à l’homme, comme une sorte d’extension, dont la femme est privée. Pourtant l’idée de la virilité touche aux deux sexes ; C’est une création de stéréotypes sexués aliénant la binarité des sexes, tout en appuyant la soumission de la femme. La virilité s’accompagne donc d’un dominant et d’un dominé, souvent associé à l’agressivité, en affichant les signes de la puissance financière, politique et sexuelle.
« Straight » qui veut dire hétérosexuel, veut aussi dire tout droit. L’hétérosexualité à affaire avec la rigidité. L’homme est sans cesse contraint de montrer sa rigidité, l’affirmer pour prouver qu’il n’est pas une femme ni un homosexuel. Il a donc se « devoir hétérosexuel  » de prouver sa masculinité. Par conséquent l’homme est dominé par sa domination, ce sont des oppresseurs opprimés. C’est ce que nous raconte le jeune chanteur sans étiquette, Eddy de Pretto avec sa chanson Kid.

Eddy de Pretto, Kid, 2017

Il chante l’oppression, et nous déballe une liste d’injonction que subit l’homme. Il nous parle du modèle de virilité abusive qui s’impose à lui. Ce modèle insiste, dans l’apprentissage à être un homme, de ne surtout pas « faire la femme » ; et si on suit cette pensée, les « femmelettes, les pédés » ne seraient pas des hommes, ou alors des sous-hommes.
Ces exemples de récents événements, tels que l’affaire Harvey WEINSTEIN ou la publication du livre Le Mythe de la virilité, la sortie de la chanson Kid en 2017 et même la nomination du chanteur Bilal Hassani à l’Eurovision pour représenter la France, prouvent finalement que le sujet est bien actuel, et qu’il n’est toujours pas totalement dépassé. C’est pourquoi il est nécessaire de réactiver dans plusieurs formes (dont les arts), toutes les études autour du féminisme pour maintenir une certaine conscientisation ; Et faire face à d’autres enjeux à l’aune du black queer et du post-féminisme. À partir de là nous pouvons ajouter encore une couche, additionner d’autres études et les imbriquer ensuite entre elles.

2. Les arts et les théories postféministes : vers une société inclusive

À l’heure du post-féminisme nous avons aujourd’hui les outils pour déconstruire les normes de sexe, de genre et de race. Malgré cette volonté de sortir des conventions de genres, le féminisme logocentrique5Tendance d’un discours à s’enfermer dans la propre logique de son langage et à le considérer comme modèle de référence a créé d’autres systèmes d’oppressions.
L’Occident, bien qu’il soit difficile de définir aujourd’hui ce que sont l’occident et l’orient dans nos sociétés mondialisées, est essentiellement logocentrique. Ces pays esclavagistes et colonisateurs ont créé l’Autre, l’étranger, pour le dominer plus facilement. L’universalisme occidental pose problème lorsqu’il condamne les « Autres » communautés à de multiples oppressions, à l’intersectionnalité ; Terme proposé par l’universitaire afro-féministe Kimberlé CRENSHAW pour parler spécifiquement de l’intersection entre le sexisme et le racisme subit par les femmes afro-américaines. Le sens du terme s’est depuis élargi pour désormais parler de toutes formes de discrimination qui peuvent s’entrecroiser.
Et ce qui est critiqué dans le féminisme européen ou nord-américain c’est qu’il a oublié de traiter les corps qui subissent plusieurs formes d’oppression. Donc quel est mon rapport au monde si je suis une femme noire ? Si je suis une femme musulmane noire ? Si je suis une femme musulmane, noire, lesbienne ? Si je suis une femme musulmane, noire, lesbienne, présupposée obèse ? Si je suis une femme musulmane, noire, lesbienne, présupposée obèse, pauvre ? Si je suis une femme musulmane, noire, lesbienne, présupposée obèse, pauvre, en situation d’handicap ? Et nous pouvons agrandir cette liste de tous ces corps à l’intersection de ces dynamiques de dominations.
Je pense que l’oeuvre de Zanele MUHOLI pose clairement un questionnement autour de l’intersectionnalité à partir de son contexte de Sud-Africaine. Cette artiste activiste mène un réel combat pour la communauté lesbienne noire ; c’est à travers son oeuvre qu’elle donne une certaine visibilité aux femmes africaines en marge de la société, en s’arrachant des stéréotypes racistes. Son oeuvre s’attache aux revendications des Black Queer, et dénonce la violence des dominations raciales, sexuelles, sociales et genrées. Elle s’arrache de la société traditionnelle africaine en convoquant évidemment le contexte postapartheid.

Zanele MUHOLI, Intombi I, 2014

Une de ses photographies m’interpelle. À l’image peut-être du phénomène black face, on y voit une femme portant un masque de peinture blanc. Dans cette période de décolonisation Zanele MUHOLI critique la présupposée hiérarchie entre les races et les sociétés, et cette volonté à mettre ce masque blanc pour s’élever. Cette photographie assume pleinement ce statut d’imitation raciale et de son échec.
La réflexion d’Elsa DORLIN à propos de l’imitation coloniale et de genre est très intéressante dans son ouvrage Performe ton genre, performe ta race : Repenser l’articulation entre sexisme et racisme à l’ère de la postcolonie. Elle nous éclaircit sur les concepts de performativité afin de mieux comprendre l’articulation entre ces doubles oppressions: le sexisme et le racisme. L’imitation coloniale est un pouvoir qui vise à enfermer le colonisé dans l’identité infamante qui le caractérise. Ainsi le colonisé est contraint d’imiter les stéréotypes qui le définissent pour exister.
Et on peut comprendre d’après lecture de Sexe race et classe pour une épistémologie de la domination recueil dirigé par Elsa DORLIN, que les dominations ne sont pas séparées et ne sont pas non plus additionnelle, mais s’entremêlent communément. C’est-à-dire que les discriminations ne sont pas vécues séparément entre le classisme, le racisme ou le sexisme … mais le tout à la fois. Ce recueil propose finalement quelques clés afin de subvertir les dynamiques d’autorité, cette volonté de sortir de l’ethnocentrisme occidental et souhaiter la « décolonisation du sujet politique du féminisme, c’est-à-dire décoloniser ce nous, euh de nous les femmes » (Extrait du discours d’Elsa DORLIN chez France Culture à propos du recueil Sexe race et classe : pour une épistémologie de la domination).

Pour ajouter une nouvelle couche aux études féministes et queer, il est remarquablement intéressant de noter qu’aux lectures de certaines théories à propos de l’intersectionnalité, on pourrait croire que ce phénomène ne touche qu’à la femme. Il touche aussi d’autres corps, et plus précisément aux minorités sexuelles des territoires d’à côté. Samuel FOSSO, bien qu’il ne se revendique pas d’emblée sur les questions précédemment soulevées, il nous offre un réel militantisme visuel. L’artiste Camerounais utilise l’iconographie historique de sa terre natale, mais aussi Américaine ou encore celle de l’Occident afin de les réactiver et en donner de nouveaux sens.

Samuel FOSSO, série African Spirits, 2008, Photographie, atelier des forges, Arles

Dans cet autoportrait, Samuel FOSSO s’identifie à la photographie de George Lois présentant le boxeur américain Mohamed ALI en Saint-Sébastien, qui lui-même réincarne la figure du Christ.
Se servir de l’image du Christ peut être un moyen d’assumer une certaine identité, mais aussi d’affirmer une position politique et sociale. Le Christ symbole du martyr, tandis que le Saint-Sébastien est l’une des figures identificatoires la plus répandue dans la communauté gay. Cet apollon romain criblé de flèches est représentés depuis la renaissance à aujourd’hui comme une beauté androgyne et torturée. La compréhension des représentations du Saint-Sébastien nécessite une connaissance chrétienne, et c’est ce qui nous décrit une histoire de l’art très eurocentrique. En somme le Saint-Sébastien et la majorité des oeuvres de l’époque, représentent d’une certaine manière la présence hégémonique de la culture occidentale. Cette photographie traite d’une certaine manière une lutte de minorité ethnique, et témoigne l’héritage symbolique de l’homosexualité présenté dans l’histoire de l’Art. Samuel FOSSO dans la peau de Mohamed ALI imitant le Saint Sébastien interroge son identité de noir puis l’identité collective. Il se présente ainsi à la fois en tant que héros mais aussi en tant que martyr en rendant hommage à ceux qui ont lutté pour la cause des Noirs, comme toute sa série African Spirits .

À partir de là il faut noter que les personnes homosexuelles racisées sont véritablement marginalisés. Cette situation autorise la monté de l’homonationalisme ; terme pour désigner une attitude visant les personnes LGBT, principalement occidentales, imposant leurs valeurs dites progressistes à d’autres pays. Ce sentiment ethnocentrique pourrait conduire à une valorisation exclusive des valeurs libérales et démocratiques occidentales contre celles du reste du monde, présentées alors comme archaïques.
Les discours civilisationnels sont cette prétendue volonté d’intégration au politico néolibéralisme  ; L’homosexualité devient alors un projet biopolitique construisant les corps comme des blancs pour exclure un peu mieux les corps non blancs. L’inclusion de la blanchité homosexuelle au nationalisme peut s’illustrer par exemple par la montée des partisans homosexuels au Front national. Le FN, aujourd’hui appelé rassemblement national, sous Marine Le Pen glisse vers une idéologie s’ouvrant à la communauté homosexuelle blanche. Cette inclusion dans cette forme de nationalisme libérera une parole raciste, islamophobe de la part des personnes LGBT blanc.
De plus, l’homonormativité amène aussi un processus d’invisibilisation des autres minorités sexuelles, par exemple la domination des cisgenres6Lorsque son genre correspond à son sexe biologique, assigné à sa naissance en France. Le cisgenre est l’opposé du transgenre sur les personnes transidentitaires. Ces aberrations construites sont dénoncées dans le travail de l’artiste activiste, poète, et cinéaste trans Indienne Kalki SUBRAMANIAM.

Workshop, Organisation Sahodari Foundation, 2017

Son travail de poète, de conférencière, d’artiste et de cinéaste a permis une certaine conscientisation sociale et politique des personnes transgenres en Inde. Elle explique que l’Inde avait toujours été un pays inclusif sur la question des genres, des sexes et des différentes cultures. Les problématiques sur la question de la transidentitée ne se posaient pas avant l’arrivée des Britanniques qui ont imposé une pensée étriquée au territoire Indien. Kalki SUBRAMANIAM nous délivre à travers plusieurs conférences et témoignages de terribles violences que subissent les personnes transidentitaires dans son pays. Elle dénonce à travers ses poèmes, ses écrits les viols décomplexés vécue par sa communauté.

Chapitre II : Savoir et art comme moyens d'émancipation

L’analyse des différentes oppressions soulevées du premier chapitre nous est utile pour étudier le cas réunionnais, elle donnera lieu à une lecture plus affûtée au deuxième chapitre de ce mémoire.
C’est une réalité, il existe une haine anti-Queer latent qui aliène considérablement la construction des identités de genres et sexuelle des Réunionnais. L’île présente un vrai labo de recherche, un terrain quasi vierge autour des études qui traitent des dynamiques de constructions d’identités en lien avec les minorités sexuelles.
Les notions qui sont mises en exergue dans ce deuxième chapitre, appellent la problématique sous-jacente de re-penser les genres et les sexualités dans le contexte Réunionnais.

1. Contexte géographique, socio-économique.

Tout prêt de l’Île Maurice et de Madagascar, La Réunion, d’origine volcanique de formation récente est située dans l’Ouest de l’Océan Indien ; Elle est la plus jeune île de l’archipel des Mascareignes. D’une superficie de 2512 km2, la petite île ne permet pas l’anonymat.
Comme dans tout petit village, à la différence des grandes capitales du monde, il n’est pas facile d’être inconnu de tous. Je pense sans douter, que c’est l’un des premiers signes qui révèle un refoulement de la part des minorités sexuelles. Ces personnes dans le déni absolu s’autocensurent et se construisent à partir de l’idée reçu d’être un homme ou une femme. L’artiste plasticien pluridisciplinaire Réunionnais Abel TECHER questionne son contexte dans la quasi-totalité de son oeuvre. Même s’il ne se prétend pas comme le défenseur des minorités sexuelles, il pose clairement tout un questionnement autour de la construction de son identité de genre.

Abel TECHER, Bouée, peinture, 2017

Dans cette mise en scène, et à l’habitude d’Abel TECHER, son intimité est le moteur de sa production. Dans cet espace intérieur, que l’on imagine sa chambre, il choisit de poser dans ce faux décor du paysage Réunionnais ; la peinture illustre peut-être ce fantasme du coming out. On y voit une bouée en silicone rose imitant une verge démesurée, qui pourrait traduire un phallocentrisme visible à La Réunion ; L’artiste inscrit en faux cette masculinité, une masculinité surjouée. Il apporte un contre-pied pour parler de lui, de sa peau, de son identité avec la marque de bronzage du soutien-gorge, symbole de la féminité.
Abel TECHER habite dans les montagnes de la Réunion (à Petite île), un contexte qui a pu jouer dans son construction. Le relief de l’île est très escarpé et l’on sépare en deux espaces deux types de populations « domoun lé o » et « domoun lé ba » (les personnes qui habitent les montagnes/cirques et les personnes qui habitent le littoral). Certains villages ne sont pas accessibles par la route mais uniquement par hélicoptère ou à pied. L’île, et un peu plus ces villages, accueille majoritairement des familles traditionnelles, accrochées aux valeurs et aux principes des rôles assignées qui demandent d’être perdurées ; Des stéréotypes de genre qui prône la virilité et la sexualité reproductive. D’ailleurs les séparations sexistes perdurent dans le monde du travail. Les femmes sont les plus touchées par le chômage (soit plus de 60 % selon l'Insee7Institut national de la statistique et des études économiques) et dépendent majoritaire de leur conjoint.
Et pour avoir une vision plus large sur la situation économique de l’île : La Réunion fait face à une très forte précarité, soit 40 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté métropolitain.
Il faut noter que les recherches concernant l’insertion des minorités sexuelles ce concentre sur les milieux aisé, ici les recherches on à peine commencé.

2. Contexte Colonial et postcolonial : L’île face à l’hexagone.

On peut retenir trois périodes phares qui auront contribuées le peuplement de l’île : l’esclavagisme, l’engagisme et sa départementalisation.
L’esclavagisme dans l’île démarre vers 1690 pour finir en 1848. À la différence des autres pays colonisés, La Réunion n’était pas réellement peuplée lors de la période de l’esclavagisme. Les colons ont acheté des esclaves à Madagascar et dans les pays d’Afrique de l’Est pour la culture du café puis de la canne. En un siècle entre 60 et 80 mille esclaves ont débarqué sur l’île.
En 1848, l’esclavagisme prend fin et débute la période de l’engagisme. Désormais les planteurs, pour faire face à leurs productions agricoles, vont engager des hommes libres d’Inde, de Chine, d’Australie, d’Europe mais aussi des Comores, de Mayotte et du Mozambique. La loi 46-451 (ou la loi de départementalisation) du 19 mars 1946, érigent en département français les quartes vieilles colonies françaises : La Guadeloupe, la Martinique, La Réunion et la Guyane française. Ce changement d’état impliquera donc une meilleure égalité et intégration en appliquant les lois françaises dont la Déclaration des droits de l’homme en sanctionnant par exemple le racisme.
Avec le temps l’île accueille le métissage, une vraie société pluriethnique qui côtoie avec lui les « kafs » (cafres : descendants des esclaves/engagés africains et malgaches), les « yabs » (descendant des engagés blancs), les « malbars » (descendants engagés d’Inde), les zarabes (Arabes, venus pour le commerce : essentiellement le tissus), les « zoreils » (Français d’hexagone), et les Chinois (majoritairement dans le commerce).
Dans la formation d’identité culturelle Réunionnaise la France y est pour beaucoup. Depuis que La Réunion est devenue un département d’Outre-Mer français et même bien avant, les réunionnais se doivent assimiler la culture française et en premier lieu sa langue. Bien que plusieurs manifestations d’associations sollicitent l’importance de la langue créole Réunionnais, la langue française est le premier ticket d’une réussite professionnelle.
Françoise VERGÈS aura beaucoup critiqué la politique assimilationniste de la France sur les DOM dans son dernier ouvrage publié en février 2019, Féminisme décolonial.
À l’image des études postcolonial et féministe, Françoise VERGÈS explique que la situation d’une femme colonisée n’a rien à voir avec celle d’une femme blanche.
D’abord le colonisé est celui qui va devoir se former comme l’oppresseur et sera considéré comme subalterne. Le colonisé est défini comme un Autre et racisé alors que nous savons que la race n’existe pas biologiquement ; pourtant elle se présente comme un fonctionnement dans nos sociétés. L’europe a construit ces Autres civilisations, ces corps oppressé.
La colonisation est terminé juridiquement cependant la colonialité se perdure : «… euh euh comment imaginer que… plus de cinq siècle de de d’histoire coloniale, esclavagiste et post-esclavagiste n’est pas affecté la société française en profondeur » explique Françoise VERGÈS dans une interview de France culture. La Réunion a une histoire colonial et elle agit évidement sur la construction des réunionnais.

Dans l’ouvrage publié en 2017 Le ventre des femmes, Françoise VERGÈS revient sur le scandale des avortements forcés sur les femmes réunionnaises.
Alors que dans les années 1960 la politique de l’hexagone est pro-nataliste, elle est antinataliste à la Réunion. La France d’hexagone avait estimé que le grand nombre d’enfants par femme expliquerait la pauvreté de l’île. Des campagnes antinatalistes sont alors mises en place : Des affiches portant des slogans comme « Un enfant ça va, deux ça va encore, trois : assez ça suffit ! », ou alors des illustrations d’enfants confinés dans des boîtes de sardines, des affiches lourdes de sens « ils vécurent heureux et n’eurent pas trop d’enfants ». L’église aura aussi participé au contrôle des naissances avec l’AREP (association réunionnaise d’éducation populaire) pour adopter la méthode contraceptive naturelle des températures. Certains hôpitaux réunionnais ont opté pour l’injection du Depo Provera, produit interdit en France qui empêche l’ovulation ; un produit normalement destiné aux animaux. Des milliers de femmes ont été contre leurs volontés et à leurs insu, avortées et stérilisées. Des autorités politiques prônent une doctrine assimilationniste, une politique qui se veut stopper la démographie de l’île en contrôlant racialement les naissances. D’ailleurs les mots d’ordre étaient: assimiler, avorter et stériliser.
Des médecins auraient réalisé des avortements à la chaîne à l’insu des Réunionnaises les plus pauvres et abusent du système monétaire de la sécurité sociale. On a profité de ces femmes colonisées, des femmes qui ne savait ni lire ni écrire, jugées comme des personnes non pensantes.
Ces actes éclatent au scandale nationalement lorsque plusieurs Réunionnaises portent plainte contre leur médecin.
La question que pose Françoise VERGÈS est pourquoi ce scandale des avortements forcés en outre-mer n’a pas été au centre des luttes du Mouvement de libération des femmes autour de la contraception et de l’avortement ? Il faut savoir que ce scandale éclate exactement aux mêmes moments du combat pour la libération des femmes en 1970. Il faut dès lors comprendre les privilèges des avancées féministes de la France d’héxagone n’ont pas été les mêmes que pour les DOM.
Il faut se dire qu’il ya un féminisme, présenté comme universel, hégémonique et dominateur, qui soutient d’une certaine manière la colonisation ; Ce type de féminisme est à mon avis raciste, capitaliste et impérialiste. Comment peut-on penser aujourd’hui le féminisme sans prendre en compte tout ces corps, ces corps qui vivent l’intersectionnalité ?

Plusieurs associations féministes & LGBT Réunionnaise n’ont pas été d’accord avec ce genre discours soit disant trop sectaire et qu’il faudrait selon eux penser le sexisme, (mais aussi l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie) séparément du racisme et du classisme. Je suis très effrayé de voir encore aujourd’hui que les associations qui sont chargées de défendre la diversité sexuelle, ne veulent pas entendre que les rapports de dominations s’entrecroisent. Le problème c’est que l’intersectionnalité est une notion assez nouvelle pour beaucoup. Les territoires ultra-marins français ont souvent tendance à laisser la France parler à sa place, à la place d’homme, de femmes, de corps racialisés à l’ère de la postcolonisation. Je rejoins François VERGÈS lorsqu’elle dénonce l’hégémonie culturelle et de la politique de répression de la France sur les DOM. Elle parle dans Le ventre des femmes, et de manière un plus détaillé dans son dernier ouvrage Un féminisme décolonial, du féminisme francocentré. La république qu’est la France organise l’identité nationale pour effacer ceux des territoires ultramarins. Face à cette aberration, Françoise VERGÈS propose de dénationaliser le féminisme, et même de le décoloniser en commençant d’abord par travailler sur une nouvelle historiographie des luttes féministes de la république française. Dénationaliser le féministe exige de prendre compte la pluralité des corps dans l’hexagone mais aussi des autres territoires français.

3. Contexte culturel et cultuel.

L’île s’inscrit dans une certaine unité sociale dans sa pluralité culturelle. Les habitants de l’Île venus d’Afrique, de Madagascar, d’Inde, d’Europe et d’Asie vont quitter leur identité et leurs cultures originelles pour se mouvoir dans une nouvelle culture, une nouvelle identité, celle de La Réunion. Ce processus d’acculturation va amener la créolisation.
Mais même si La Réunion est connue pour son métissage et son vivre ensemble, malheureusement cette société rêvée cache de grandes stratifications sociales. La population se sépare selon leur appartenance ethnique et religieuse. Plusieurs groupes sociaux ne veulent pas mélanger leurs races ; les rituels justifieront certains discours racistes.
Bien que dans l’Hexagone la condition des minorités sexuelles à l’égard de la religion est très compliqué avec les doctrines focalisées sur la condamnation des pratiques hors-hétérosexuelles, à La Réunion la situation n’est pas plus simple.
Durant la période de l’engagisme, le peuple Réunionnais se christianise rapidement, en effet les engagistes obligent leur personnel à assister à la messe du dimanche. Les rituels sont très mal perçus par les engagistes, cependant les engagés vont allier la religion catholique à d’autres religions : hindouisme, islam, bouddhiste mais aussi les rites et les croyances malgache, comoriennes.

Dans le cadre de ma recherche je suis allé récolter des témoignages, dont l’un d’un jeune homme :

« Mi lé métis, mé en fin kont kan toute demoun i wa a mwin dann chomin, i wa a mwin kom in malbar. I apel a mwin le ti malbar sec, le ti mabar pédé8« Je suis métis mais quand les gens me voient dans la rue, on me voit comme un hindou (de La Réunion). On m’appelle l’hindou maigre, l’hindou pédé. »..
Ma mère est indienne, mon père est yab; Je m’identifie pas à lui. Pendant longtemps j’ai eu du mal à me définir ; je pense que j’avais peur.
Dans ce milieu hindou, c’est un peu compliqué de faire un coming out. Et puis pendant longtemps ça m’a donné du mal à m’accepter. La religion peut poser problème lorsqu’elle te dit quoi penser.
On m’a toujours catégorisé quand j’étais jeune ; les gens projetaient soit de la tendresse et de l’amusement soit du malaise et du déni. Forcément, c’est là où j’ai eu des difficultés à me définir. »

La forte présence des religions entraîne une certaine préservation des traditions dont les vielles idées enracinées des genres et des sexualités, prônant l’hétérosexualité comme indice onto-théologique.
Dans plusieurs cas des enfants non-hétérosexuels, la religion à été l’une des premières causes de leurs dénis. Plusieurs parents pensent que les minorités sexuelles sont touchées par de mauvais esprits et organisent plusieurs rituels pour leur « délivrer du mal ». Certains pratiquants vont finalement parfois même déshumaniser les minorités de genre et de sexualité, leurs propres enfants qui ne se soumettent pas aux dogmes, aux normes religieuses. Très peu d’actions sont menées pour contrer ces idées ; Marcelino MEDUSE, comédien et scénariste à l’île de La Réunion, propose un court métrage « Démavouz mon kor » en 2018 sous la commande de l’association anti homophobie et transphobie Orizon, au nom des homosexuelles qui subissent diverses discriminations, dont la religion à La Réunion.
On y retrouve une mère pratiquante des actes semblables à la sorcellerie sur son fils homosexuel, qui lui-même finit par croire qu’il est possédé par un mauvais esprit. Ce genre de situation existe encore aujourd’hui ; bien quelles sont rares, certaines familles considèrent l’homosexualité comme une malédiction.

Affiche du court métrage Démavouz mon kor, 2018, écrit par Marcelino MEDUSE, réalisé par Aloïs FRUCTUS

Chapitre III : Un espace commun entre art/recherche/ politique pour une émanicipation du queer

Nous avons passé en revue plusieurs formes de dominations et ce qu’on appelle l’intersectionnalité dans le premier chapitre de ce mémoire. Nous avons précisé le propos en consacrant le chapitre deux au cas réunionnais. Nous pouvons enfin proposer quelques clés afin d’engendrer l’essor de la diversité sexuelle et de genre à La Réunion et ailleurs.
Il m’est nécessaire de faire des allers-retours entre ma production plastique, ma pensée esthétique et la théorie politique dans ce chapitre, afin d’être au plus prêt de mon travail de recherche.

1. La nécessité du communautarisme.

La montée du racisme intracommunautaire appelle un militantisme intersectionnel afin d’affirmer ces « Autre identités », les identités noires, Arabes, Asiatiques, ultra-marines LGBTQI+.
Le « voguing » est par exemple une pratique initiée par la communauté afro-homosexuelle en marge qui connaît un bel essor dans les années 1970, et d’ailleurs très bien illustré dans le documentaire Paris is Burning de Jennie LIVINGSTON sortie en 1990 ou même la série Pose de Ryan Murphy sortie en 2018. « Le voguing c’est un espace politique dans lequel on peut être ouvertement homosexuel et de couleur » selon le pionnier français du « voguing », Kiddy Smile. Ce dernier à d’ailleurs participé à engendrer à une plus grande visibilité de cette pratique en France grâce à son clip Let a B!tch know.

Kiddy Smile, Let A B!tch Know, 2016

Il a d’ailleurs l’habitude de transgresser les codes ; Le DJ parisien, l’invité d’Emmanuel Macron à l’Élysée pour la Fête de la musique en 2018, portait un tee-shirt avec lequel était écrit « Fils d’immigrés, noir et pédé » accompagné de toute sa communauté de vogueur: Un activisme puissant qui valut un grand scandale à l’intérieur même du système d’oppression. Il ne s’agissait donc pas seulement de valider une communauté par le gouvernement, mais de représenter la culture et la communauté du voguing là où elle n’existait pas. Cette danse d’émancipation homosexuelle et transsexuelle racisée est partie du fait que la communauté noire ne se sentait pas représentée dans les magazines Vogue des années 1960 ; Il s’agit, dans la pratique du « voguing », de se réapproprier l’ensemble des poses de mannequins de l’époque et de les exagérer. J’y vois d’ailleurs des similitudes avec la pratique drag-queen où il est question de se réapproprier à outrance une certaine féminité Occidentale.
Il faut savoir que ce type de communauté participe grandement à la visibilisation des minorités, au-delà du fait qu’il permet de se libérer des normes.
À l’image de ces communautés, il nous faut créer des espaces Queer à La Réunion afin de transcender la pensée binaire de notre société hétéronormative et cisnormative. Ici, nous n’avons pas d’espace qui nous permet de reconnaitre la diversité sexuelle et de genres, mis à part peut-être la seule boite de nuit gay, « Le prince club ». Je veux bien comprendre qu’on critique l’idée du communautarisme qui place un plus de stratification entre les groupes sociaux. Et que tous les combats LGBTQI+ veulent pouvoir dire que nous sommes tous égaux. Mais il est bien là le problème. Nous ne sommes pas tous égaux, nous n’avons pas tous les mêmes privilèges. Il ne faudrait cependant pas faire des différences une place à la haine.
La création de communautés peut tracer certes des lignes plus franches entre chaque groupe, mais il est nécessaire pour contrer l’oppression. Les émancipations féministes sont passées d’abord par l’exclusion. Il a fallu d’abord créer des groupes de discussion exclusivement ouverts aux femmes, parce qu’on c’était rendu compte qu’elles ne portaient pas les mêmes discours lorsqu’il y avait un homme avec elles. Ce n’est qu’un peu plus tard le courant féministe deviendra plus inclusif, une fois où les problématiques ont été mises en exergue, les hommes ont pu eux aussi accompagner les causes féministes.
L’émancipation Queer est en outre la suite des combats féministes. Évidemment, l’Europe, l’Amérique du nord et bien d’autres pays ont déjà bien avancé au sujet de ces causes si l’on compare avec La Réunion. Ces pays ont adopté les marches des fiertés et il est pour l’heure difficile d’en proposer à La Réunion. Notre île soeur, l’Île Maurice, s’est vu en 2018 annulée sa marche des fiertés face aux violentes menaces d’extrémistes religieux. Alors que la marche des fiertés se prépare plusieurs mois à l’avance, des manifestations sans autorisation s’érigent contre la tolérance pour laisser gagner la haine.
Il est vrai que la « Gay Pride » est souvent négativement perçue par le monde, mais aussi par les minorités sexuelles. Premièrement parce que cette marche aurait comme un effet d’invisibilisation non seulement des autres minorités sexuelles qui ne se reconnaissent pas dans l’homosexualité, mais aussi des minorités sexuelles racisées ; Il n’est pas étonnant de voir l’ampleur que prend la black pride dans les grandes villes, une marche des fiertés bien plus inclusive. Et c’est d’ailleurs plus inclusif de parler de marche des fiertés plutôt que de « Gay Pride ».
Deuxièmement, il ya ceux qui pensent que l’événement ne représenterait absolument pas la communauté homosexuelle, puisqu’on n’y retrouverait que des folles exubérantes. Il faut savoir d’une part que les médias ont cette fâcheuse habitude de transmettre des images qui attirent l’oeil ; et je vous l’assure, il n’y a pas que des « folles » pendant la marche. J’aimerais dire que le fait de voir des corps aussi libérés permet à d’autres corps d’être un peu moins rigide;
Et si l’on compare la marche des fiertés aux premières marches de la libération des femmes, il a fallu revendiquer l’intime au public, c’est-à-dire de dénoncer les inégalités au sein d’un couple, au sein d’une sphère privée. La marche des fiertés implique de révéler au monde l’existence d’orientations sexuelles ou d’identités de genres différentes de celle de l’hétérosexuelle et du cis-genre.
Même si les combats féministes sont loin d’être finit, ceux des queer commencent à peine. Il faut savoir que les courants féministes s’associent de mieux en mieux aux combats queer. J’ai été amené à comparer le féminisme au queer, alors qu’il faudrait voir ces deux mouvements comme une sorte de complémentarité.
L’existence de communautés ne suffit pas pour s’intégrer pleinement et justement dans les sociétés, il faut aussi pouvoir créer des processus de conscientisation à l’intérieur mais aussi à l’extérieur de ces communautés. Et ce que je propose c’est de travailler à l’intersection entre Art et la recherche afin de les injecter sur de nouvelles plateformes.

2. Traduction de la recherche par des formes plastiques.

S’influencer et s’approprier des discours théoriques pour nourrir le travail d’un plasticien n’est pas nouveau. Quand Martha ROSLER propose des enquêtes sociologiques dans de nombreuses expositions en Amérique du Nord, dépasse-t-elle le champ de l’Art ? Certains diront qu’elle a une pratique purement et simplement sociologique, tandis que d’autres diront qu’elle pense plutôt l’art comme une pratique sociale. Et je sais que ce genre de production fait débat dans le monde des plasticiens ; parce qu’il faudrait, selon certains acteurs culturels, se préoccuper de questions purement et seulement plastique. Pour être honnête je n’ai jamais compris ce débat; Il ya de la place pour tout le monde, alors pourquoi controverser des pratiques plastiques qui s’alimentent d’autres formes de pratiques ?
Dans le cas de Martha ROSLER, je pense que la puissance de ses productions naît de sa vision de plasticienne à propos de sujets socialement engagé et militant.

Martha Rosler Library est une exposition présentée en 2007 à l’institut national d’histoire de l’art, et proposée auparavant en 2004 à New-york chez e-flux pour un projet de bibliothèque itinérante. L’exposition est constituée de plus de 8000 ouvrages possédés par l’artiste.
La grande question qui aurait pu se poser : Faut-il considérer cette proposition comme une oeuvre ? Il n’est peut-être pas important de connaitre la réponse, ce qu’il faut comprendre c’est que cette exposition est en partie la nourriture de sa réflexion ; Additionner un ensemble d’écrits donne une nouvelle dimension à chaque lecture, et c’est déjà une démarche très intéressante.
Ce qu’affecte réellement ma production c’est véritablement lorsque les écrits ou les discours prennent une dimension plastique. Je pense au travail du duo d’artiste Aliocha Imhoff et de Kantuta Quirós qui proposent la plateforme curatoriale Le peuple qui manque. Il s’agit d’un espace à l’intersection entre art contemporain et recherche. Le peuple qui manque est aussi producteur et distributeur de films mettant divers discours autour du sujet d’un peuple qui manque ; une réflexion empruntée à Gille Deleuze : Le peuple qui manque équivaut au peuple à en devenir ou peut-être du peuple oublié ?
Ce qui peut enrichir mon discours c’est aussi la forme que prend leur recherche, tout deux (Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós) issu d’un cursus en cinéma, utilisent la vidéo comme médium. Une recherche qui se situe entre Art politique et cinéma, entre mise en scène et documentaire. Ils invitent plusieurs artistes mais aussi d’autres chercheurs, tels que des politologues, à faire partie de leurs projet de recherche, à partir de format curatoriaux qui nous présente les diverses pensées contemporaine.

Le procès de la Fiction, Le peuple qui manque, 2017, rediffusion en direct de la salle du Conseil de Paris, Hotel de Ville, Paris.

Le procès de la fiction rediffuse en direct pas moins de 7 heures de débat qui questionne la nécessité d’une frontière entre fait et fiction. Le procès donne à tour de rôle la parole aux écrivains, historiens, philosophes, avocat, cinéastes, artistes, théoriciens de la littérature, sociologue et biens d’autres corps.

Un peu plus en lien avec mon discours autour des études queer, féministe et postcoloniale, le travail engagé de l’artiste Pascal LIÈVRE m’interpelle beaucoup. Premièrement son exposition Rêver l’obscur : il rend hommage à plusieurs corps féministes à travers des vidéos ou des tee-shirts où l’on voit apparaitre leurs noms. Une esthétique très attirante qui réactive et met en lumière une grande partie des combats de féministes connues et moins connues. Deuxièmement son travail de curateur dans Décoloniser les corps à la biennale AR nOmad : il choisit des artistes, dont Abel TECHER, qui travaillent d’une certaine manière sur la déconstruction des conventions à propos du genre, du sexe, ou de la racisation. Pascal LIÈVRE nous livre un niveau de lecture engagé en associant plusieurs formes de représentation de corps de différents territoires.
Enfin ses performances aréobics philosophiques : L’artiste travaille à partir d’écrits philosophiques, sociologiques, féministes pour les associer à des mouvements. Il va donc couper des citations en plusieurs parties pour finalement en faire une chorégraphie. Il propose de performer des textes, une façon simple et ludique d’assimiler une pensée.
Pour ma part une grande partie de mes productions plastiques tentent de donner chair à la théorie. Et à l’image des artistes présentés précédemment, j’essaie de tirer d’un côté une pensée théorique et de l’autre coté une pratique plastique, pour proposer une nouvelle forme. Mon travail sera de choisir un ensemble d’études sur le genre, le sexe, le féminisme, les études postcoloniales et de traduire plastiquement ou alors donner une nouvelle forme à ses études. Les formes permettraient à un public ou plutôt des collaborateurs d’avoir les cartes pour participer activement à une production.

3. Intervenir l’art et la recherche dans l’espace public.

Bien que j’aborde déjà la notion d’espace public dans la partie précédente, ici je propose de faire intervenir l’art et les écrits dans un même espace.
Je l’ai toujours entendu, ce moment où je propose à mes amis hors des milieux artistiques de venir à un vernissage ou voir une pièce de théâtre : « Ce n’est pas mon monde ». Il est vrai qu’on ne peut pas obliger le monde à avoir un intérêt pour les arts et les écrits, mais on peut déjà inclure un peu mieux ceux qui ne sont pas initiés.
J’aimerais commencer par dire que si on cumule à un travail plastique une pensée politique, une dimension sociologique ou scientifique, nous avons potentiellement les chances que cela intéresse un plus large public que celui du monde de l’art. Et il me semble très important d’intervenir dans l’espace public pour créer une certaine conscientisation. Je suis arrivé à ce raisonnement lorsque j’ai pu tester ma recherche plastique hors de l’École supérieure d’Art. Si je prends l’exemple du projet PD-Pour demain, présenté dans la première partie de ce mémoire, j’ai eu l’occasion de le performer à la Plaine-des-Palmistes de La Réunion, où j’ai reçu des remarques violentes en lien avec mon orientation sexuelle ; Il faut noter que certains habitants de cette commune peuvent être très conservateurs. Ces réactions n’ont jamais été vécues lorsque j’ai proposé la même performance dans un théâtre. La situation s’est répété à plusieurs reprises :
J’ai proposé la perfomance I can’t live without you au FRAC9Fond Régional d'Art Contemporain de Saint-Leu, avec un public dit averti, la même performance est proposée dans un bar à Saint-Pierre, les réactions sont évidemment très différentes. On se rend vite comptes qu’en fonction du public la production prend de nouvelles dimensions et de niveaux de lecture.
La forme spectacle, que j’aborde depuis le début de mon cursus, apparait d’une nouvelle manière dans mon travail plastique. Je l’utilise aujourd’hui comme support, comme toile de fond de ma recherche. Le spectacle est alors mêlé au discours, ceux des études que je décris depuis le début de ce mémoire. J’essaie principalement de révéler au discours son caractère spectaculaire: Comme dans tout spectacle et discours, on y retrouve celui qui reçoit, celui qui écoute, le spectateur. Et je tente de temps en temps, faire passer le spectateur comme celui qui réalise le spectacle.
Il me semble qu’il y a dans le discours une construction, un propos préparer en amont. D’ailleurs celui qui porte un discours est celui qui performe sa pensé, il est aussi celui qui performe sa voix. C’est à l’instar de mon propos soulevé autour de la performativité du corps dans le premier chapitre de ce mémoire que j’inscris mon travail. Le corps en spectacle et son contraire sont comme les leitmotivs de ma recherche. Avec le temps j’ai souhaité aborder le monde de la nuit, de la fête non pas seulement parce que les émancipations Queer ont presque toujours passé par ces formats, mais surtout parce qu’il attire tellement de corps. S’approprier le format de la fête pour des luttes peut devenir un puissant combat politique  : Premièrement parce qu’elle permet une certaine visibiliation, deuxièmement parce qu’elle peut permettre de libérer les corps de certaines conventions sociales. La fête est comme un en dehors où l’on pourrait s’autoriser l’interdit, il faudrait la voir comme un exutoire. C’est un espace où la collectivité est de mise, les barrières sociales s’abaissent le temps d’un instant. La fête marque une certaine subversion des normes, un lieu de contre-pouvoir, de contre-culture où l’on se joue de l’ordre du quotidien afin d’entré dans une espèce de surréalité. C’est ce lieu où l’on rejette l’ordre et le pouvoir pour créer comme un désordre social. Au sens populaire la fête c’est une rencontre du peuple avec lui-même ; C’est une création culturelle du peuple, elle est par essence une culture populaire. La société en fête ouvre à de grandes interactions, et offre une nouvelle façon d’être au monde. Elle permet de découvrir l’Autre, celui qui appartiendrait dans un groupe prédéterminés. Dans les moments de festivité, le corps s’identifie à lui-même et devient lui-même son propre acteur tout en traversant le champ des possibles et de la multiplicité de son être. Ce qui m’attire dans « faire la fête » c’est ce moment où le spectateur est en spectacle, lorsqu’il devient à son tour acteurs. La fête peut devenir un projet révolutionnaire, un espace de construction et de diffusion ; c’est pourquoi il serait bon d’intégrer les études autour de la sociologie, les arts, les sciences directement dans ces espaces et créer des dispositifs de conscientisation. Mon projet plastique consiste donc de donner des formes à des revendications, à des discours, à ces études qui proposent de repenser le monde en profondeur. Le mouvement populaire Gilet Jaune est l’exemple idéal pour illustrer mon propos et ma pratique plastique. J’ai été interpellé dans ce mouvement lorsque j’ai pu voir les diverses espaces en bois palette sur les ronds point et ailleurs s’ériger. Les manifestations et les revendications se sont matérialisées en des barrages, en une forme physique.

Ce qu’on retrouve dans la fête et dans ma production ce sont ces espaces de discussions. L’expérience de la relation sociale, ce vivre ensemble est l’une des lignes directive de ma recherche. Ce qu’entend Nicolas BOURRIAUD (bien qu’il soit très controversé, ses écrits sont incontournables) dans son idéologie d’esthétique relationnelle c’est un monde anti- spectaculaire, un monde débarrassés des normes culturelles et sociales. La philosophie de l’esthétique relationnelle est définit comme un abandon d’une certaine modernité occidentale, de son individualisme. Le monde de l’art a depuis quelques années travaillé sur cette articulation entre art et public. Ce cadre éphémère où l’imprévu, la spontanéité et le partage du moment présent sont à l’ordre du jour. L’art relationnelle s’éloigne de l’objet contemplatif et se rapproche plutôt de la rencontre, d’un modèle de sociabilité.
Dans le contexte de mon travail, je considère les personnes présente autour de mes productions non pas comme des participant mais comme des créateurs, des « collaborateurs » dirait Nicolas BOURRIAUD.
Évidement ma production relève des attraits tactiles et kinesthésiques, mais surtout d’une production en tant que parole, en tant que conscientisation et en tant que partage de la part des créateurs. Il est donc d’abord question de lien social, qui est en partie la forme de l’oeuvre, mais aussi de sensibilisation. Ces types socialisations peuvent permettre, dans le cadre de mon travail, une vision plurielle des corps et des pensées.
J’essaie finalement de construire des moments de convivialité afin de pouvoir aborder l’autre, créer la rencontre. L’oeuvre pourrait donc être l’entremetteur d’une rencontre entre plusieurs corps. Mon processus de création réside finalement dans l’événement, dans un moment éphémère.
Dans ma production il s’agit d’opérer comme une amélioration de la vie sociale de la diversité sexuelle et de genre en proposant un espace de recherche, de sociabilité et puis d’archive.

Depuis le départ j’explique que ma recherche pourrait s’opposer aux formules de présentation d’oeuvres proposées dans les musées ou les galeries. C’est peut-être un peu hypocrite de ma part en tant qu’étudiant en école d’art de critiquer les institutions ; de refuser plusieurs formes d’invisibilisation prôné dans ces espaces institutionnels et de me présenter quand même au DNSEP ; d’avoir cette envie d’être en dehors de ces lieux mais de fonctionner toujours avec eux.
Il faut le dire, la scène institutionnalisé des arts plastique, mais aussi des Arts avec un grand A, présentent une vision de la culture et des artistes de manière hégémonique ; le collectif « Décoloniser les Arts » s’inscrit d’ailleurs contre ce modèle de pensée. Je ne pense pas qu’il faut refuser de travailler avec ces espaces, ce serait une erreur. C’est un travail en commun, il faut pouvoir réaliser une déconstruction du modèle d’oppression à l’intérieur même des institutions.
Donc d’intégrer la pluralité des identités ethnique, sociale, de genre ou encore sexuelle non pas seulement comme une validation de la part des institutions mais que les corps et les productions qu’émergent autour y soit réellement représenté.
Et s’il y a d’autres modèles de résistance qui souhaitent émerger complètement à l’opposer de ces institutions, il me semblerait bon d’archiver ces différents mouvements ; Les archives témoigneraient de manières pérennes différentes revendications.

L’historienne de l’art et commissaire d’exposition Julie CRENN, et le plasticien Pascal LIÈVRE proposent une plateforme pour une parole féministe. HERstory est un format mi-bibliothèque /mi-exposition, une plateforme qui propose non seulement une collection de nourritures postféministes telles que des conférences, des chansons, des films mais aussi une série de témoignages d’artistes, d’ailleurs disponible comme archive sur Youtube. Une oeuvre à l’air du temps, dépasse le champ de l’art et livrant de multiples pensées qu’entoure le postféminisme. Cette proposition devient finalement un outil de travail et d’archive afin de nous permettre d’avoir une vision plurielle de nos sociétés.

Capture d’écran de la plateforme youtube HERstory, Julie CRENN & Pascal LIÈVRE

Il faut savoir que le concept de herstory existe depuis le début des années 1970 : Le mot herstory désigne une manière d’écrire l’histoire selon un point de vue féministe. Le terme est un jeu de mot en anglais, intraduisible en français, construit à partir de « her », possessif féminin anglais qui s’oppose à « his », possessif masculin, et le nom history qui signifie histoire. Ce que proposent Julie CRENN et Pascal LIÈVRE c’est d’archiver des paroles d’artistes à propos du féminisme.
Pour ma part la question d’archive s’intègre comme la suite de mon processus de réalisation. D’autant plus que les archives féministes, queer et postcoloniale sont très pauvres dans le contexte réunionnais. Il est question de garder des traces de productions réalisées au cours d’un événement festif mais aussi de recherche. L’archivage des discussions et productions permettra de réveler une nouvelle historiographie queer.

Conclusion

Nous avons cette tendance à verbaliser, montrer, médiatiser la haine et jamais, ou alors rarement, ceux qui proposent d’avancer. Et nous nous étonnons encore des violences qui nous entourent ;
Oui il faut d’une part les dénoncer, mais surtout proposer les solutions. Nous avons ce pouvoir en tant que plasticiens, théoriciens, littéraires, chercheurs et citoyens d’engendrer tout simplement l’amour du monde et de toute sa diversité. Nous avons plus ou moins tous ce pouvoir de transmettre la tolérance. Les outils de conscientisation existent et c’est à chacun de se les réapproprier, les réactiver et leurs donner de nouvelles dimensions à travers les expositions, les livres, les chants, les films, les séries, les publicités, les jeux ou une simple discussion, afin de permettre d’intégrer un peu plus tous ces corps en marge. L’avancée des pensées d’un territoire pour un autre territoire ne suffit plus. Il faut aussi engendrer les propres avancées sociales, politiques et éthiques d’un territoire avec son contexte géographique, climatique, économique, culturel, cultuel et postcolonial. Il faut cesser de laisser la domination parler au nom de tous. Il ne faut pas que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres, mais que notre liberté commence avec celle d’autrui.
Je m’associe à tous ces théoriciens, plasticiens, réalisateurs, politicologues, sociologues … Et tous ces corps qui proposent de repenser nos sociétés en profondeur afin de participer d’une part à la visibilité des corps colonisés à l’intersection de multiples oppressions ; Et d’autre part à l’affirmation de ce passé colonial à partir des voix qui sont à côté, des voix des autres territoires que celui de l’hexagone. Mais la réécriture de l’histoire ne suffit pas, il faut aussi repenser tout notre système politique à partir de ces corps d’à côté : Ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce « nous » républicains, ce « nous » qui engagent trop facilement les corps ; Ce « nous » les femmes, ce « nous » les hommes, ce « nous » les homosexuels, ce « nous » les transsexuels, ce « nous » bien trop singulier et universaliste. La lutte est commune, elle ne concerne pas qu’une partie des populations, elle concerne tout le monde.

Lexique

Bibliographie/Articles

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Biblio artistes/curateurs

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Myriam OMAR AWADI & Yohann QUËLAND DE SAINT-PERN, Orchestre vide, le karaoké de la pensée, depuis 2017
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Julie CRENN &Pascal LIÈVRE, HERstory, depuis 2017
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Kalki SUBRAMANIAM
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Filmographie/Vidéographie

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Marcelino MEDUSE, Demavouz mon kor, 2018
Eddy DE PRETTO, Kid, 2017
Kiddy Smile, Let A B!tch Know, 2016

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